« Le bien-manger s’est installé unanimement dans les politiques de la distribution et des marques »



En vue du SIAL 2020, Nathalie Hutter-Lardeau, CEO de l’agence Atlantic Santé, spécialisée en nutrition santé, et Philippe Goetzmann, consultant en agroalimentaire et en grande consommation, abordent l’évolution des choix des consommateurs pour une alimentation plus équilibrée. Un sujet d’autant plus d’actualité en ces temps de crise sanitaire mondiale. Echanges.


Nathalie Hutter-Lardeau : Il y a deux ans, au SIAL, Guillaume Hurtrez, membre de la direction qualité d’Auchan Retail France, présentait à l’Alternative Food Forum les engagements du distributeur pour une meilleure alimentation. Il était question d’une stratégie tournée vers une bonne alimentation, l’engagement précurseur de l’enseigne dans le « Nutriscore », une liste de substances controversées bannies des recettes, la révision de centaines de recettes et un programme dédié d’accompagnement des collaborateurs de l’enseigne. A ce moment tous les distributeurs avaient perçu l’enjeu du « bien manger » et le virage s’amorçait. Où en est-on aujourd’hui ?

Philippe Goetzmann : Je trouve le mouvement encore trop lent, trop imparfait, pas assez engagé, sans doute comme tous ceux qui traitent de l’alimentation et des questions environnementales et sociétales. Revoir cette intervention d’il y a deux ans interpelle ! Tous les thèmes y sont, ou presque, et ce qui semblait novateur à l’époque, assez en tous cas pour en faire un sujet de l’Alternative Food Forum, est devenu banal. Tant mieux ! Le « bien manger » s’est installé unanimement dans les politiques de la distribution et des marques. Il reste incontestablement tant à faire, mais mesurons le chemin parcouru. Le 1er point relève de la communication. Toutes les enseignes ont intégré le sujet dans leurs campagnes de publicité. Notamment Carrefour autour d’#ActForFood et bien sûr Intermarché avec ses films longs qui ont touché les téléspectateurs. Bien sûr, c’est une façon pour chacune de montrer ce qu’elles font de bien. Mais plus encore, par ce mouvement général, elles installent la question de la bonne alimentation au cœur des préoccupations des Français. D’ailleurs, l’enjeu 1er du « bien manger » est d’abord d’aider les ménages les plus défavorisés à y parvenir. L’effort de communication est ici important, jusqu’aux prises de paroles des enseignes les plus discount. Et il existe des applications de notation des produits, accessibles à tous. Elles facilitent notamment l’accès à l’information nutritionnelle aux individus les moins branchés sur ce sujet et leur permettent ainsi de consommer de manière plus équilibrée.


NHL : Justement, que pensez-vous des applications de notation ?


PG : L’utilisation de ces applications s’est généralisée. Yuka fait la course en tête, mais ScanUp et Siga apportent des informations complémentaires et rigoureuses. Le point marquant ici, outre bien sûr l’information du consommateur, c’est l’usage fait par les distributeurs de ces outils. La transparence a cette vertu qu’elle amène les metteurs en marché à revoir leurs recettes pour faire mieux, plus simple, avec moins d’additifs. Les marques suivent aussi ce mouvement. Cependant, les tendances du consommateur à se tourner vers les produits locaux et l’origine France se renforcent année après année que ce soit au travail ou à la maison.

NHL : Quid du Nutriscore ?


PG : Le #NutriScore, lancé officiellement le 27 avril 2017 avec l’appui notamment d’Auchan, d’Intermarché, de Leclerc et de Fleury-Michon, est resté débattu et contesté pendant des mois. Aujourd’hui adopté par tous les distributeurs, des centaines de marques et des géants comme Danone et Nestlé, cet indicateur a passé les frontières et est adopté ou soutenu dans tous les pays d’Europe occidentale, à l’exception notable de l’Italie. Le Nutriscore n’est pas parfait mais il est un progrès ! Et surtout il fait progresser. L’institut IRI mesurait en mars que 80% de l’offre portait désormais le score. Et si la part de D et E reste majoritaire, ce sont clairement les notes A et B dont le chiffre d’affaires progresse !


NHL : Le dispositif « La Note Globale » permet d’aller plus loin pour aider à faire des choix éclairés. Qu’en est-il aujourd’hui ?


PG : Début 2018, le projet Ferme France devenue La Note Globale, porteur d’une notation sociétale globale des produits, était dévoilé. Il s’agit d’une association, lancée par 5 fondateurs (Auchan, Fleury-Michon, Groupe AdVitam, Sodebo, Terrena). Elle fédère désormais plus de 60 membres de tous horizons et les premiers produits porteurs de la note arrivent en ce moment en magasin, faisant progresser l’information du consommateur.


NHL : Les notations qui permettent l’amélioration des produits en amont sont nécessaires, mais pas suffisantes. Pendant le confinement, les familles ont perçu que pour manger varié, sans gaspiller et avec un budget raisonnable, il fallait faire preuve d’anticipation. La notation des produits les a guidés certes dans leur choix de consommation. Reste que sur une semaine de menus équilibrés, on associe des produits estampillés de différentes couleurs du Nutriscore. Ils favorisent une alimentation santé sans carence, gourmande, et le plaisir d’un repas partagé en famille, à celui de la dégustation de plats fabriqués soi-même. A l’image des tartes aux légumes. C’est d’ailleurs tout le principe de Delibento, qui prône : un repas équilibre, association la juste portion, la fréquence et la variété pour un équilibre alimentaire idéal.


NHL : Durant le temps de confinement, le bio a connu un essor. Selon vous, est-ce une croissance durable ?


PG : La croissance du bio et des produits sans pesticides se poursuit avec force, notamment par l’arrivée des grandes marques sur ce créneau. En 2019, le bio a encore connu une progression de 20%. Et les enseignes développent aussi diverses solutions sans résidu de pesticides, en conversion bio, voire le label bio engagé. Le délitement de la grande classe moyenne amène un bloc plus aisé, et souvent plus au fait de ces sujets, à s’investir résolument dans le « mieux consommer » et le « soin de soi », et un autre qui glisse vers ce qui ressemble à de la paupérisation teintée de malbouffe et souvent de carences. Or, l’enjeu n’est pas de « faire maigrir les maigres » ou d’évangéliser les convaincus. Il est bien de s’occuper d’abord des populations les plus éloignées des préoccupations santé et alimentation, souvent parce que le pouvoir d’achat prime et semble limiter les possibles. Bien que la consommation des produits bio soit montée en flèche, ils ne sont pas accessibles à tout le monde. Les familles nombreuses, les foyers modestes, les étudiants etc. en consomment moins voire pas du tout. Par ailleurs, manger bio ne signifie pas forcément manger mieux. La crise liée au Covid-19 est un facteur majeur d’accélération vers une alimentation plus saine. On voit bien comment le débat public se cristallise entre espoir de grand soir et frustration de celui d’avant. C’est tout l’enjeu des entreprises de la consommation et d’abord des distributeurs de répondre au pouvoir d’achat pour améliorer l’assiette des Français. Sans le prix, une part de nos compatriotes sera exclue de ces enjeux. Avec que le prix, on oublierait ce défi. Pour reprendre le titre d’un programme mené par Auchan il y a deux ans lors de la semaine du goût, il faut réapprendre à « bien manger avec un petit budget. » C’est possible, c’est souhaitable, les esprits y ont été préparés en reprenant durant deux mois le chemin de leurs cuisines et le goût du local.



Nathalie HUTTER-LARDEAU

CEO Atlantic Santé

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